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Deux ou trois choses que je sais de l’écriture

J’écris pour moi, pour quelques amis et pour adoucir le cours du temps.
[Jorge Luis Borges]
 
   Ils sont hommes, femmes, jeunes, vieux, de toutes classes sociales, et ils ont une chose en commun : l’écriture.
Ils ont commencé pour imiter leur auteur préféré, pour un article dans le journal du collège ou pour déclarer leur flamme en poème… Mais la flamme est devenue brasier. Ils écrivent pour vous montrer qu’ils existent, pour vous dire qui ils sont ou pour le savoir eux-mêmes… Vous les voyez écrire partout, au bureau, dans leur chambre, dans les transports, à l’hôpital, dans les salles d’attente, en prison…
On les appelle auteurs, scribouillards, plumitifs, pisseurs d’encre… et ils rêvent de voir leur nom sur la couverture d’un roman, d’un recueil de poésie ou de nouvelles. Quelques-uns y parviendront ; d’autres tomberont dans le piège de l’édition à compte d’auteur ; mais la plupart resteront anonymes du grand public ou se feront une petite notoriété dans les microcosmes d’internet.
C’est pour eux que j’ai rédigé ce qui suit.
 
   Je ne sais pas écrire ! On ne m’a pas appris à le faire. À l’école, on m’a appris à écrire bien, pas à bien écrire. Écris bien ! Avec ta main droite ! M’exhortait-on quand l’obstination de ma main gauche désolait parents et enseignants.
Aussi, mes écrits sont plutôt des cris ; les cris de celui qui sans cesse a harcelé et harcèle encore le papier de sa plume… tendre ou féroce ; les cris du pisseur d’encre qui s’est appris à lui-même ce qu’il fait de sa plume et de sa langue maternelle en espérant le faire à peu près bien.
 
   Pour les auteurs amateurs que nous sommes, l’écriture est un moyen d’adoucir le cours du temps, puis un instrument de partage avec les lecteurs. C’est en tout cas souvent plus un besoin irrépressible qu’un choix délibéré. Qu’une idée singulière nous vienne, qu’un doux sentiment nous envahisse, qu’une colère nous dévore et les mots déboulent à l’envi. Certains sont comme les doigts de la tendresse sur la joue, d’autres nous poussent au ventre comme une tumeur, d’autres encore nous traversent l’esprit en gueulant et en claquant les portes.
 
Nos écrits que nous ciselons, que nous nourrissons, nous trahissent pourtant. Ils sont délateurs de notre moi à notre insu. Ils révèlent nos désirs, nos rires et nos délires. Ils exhibent nos drames et nos larmes. Ils sont nos armes aussi. 
 
En cela, au cœur de nos fictions, le lecteur a la tentation de nous suspecter d’autobiographie, de nous accuser d’exhibitionnisme. Qu’importe ! car l’écriture est notre liberté. 
 
   Nous n’avons pas de fil à la patte ! Nos histoires nous donnent tous les pouvoirs et nous font échapper pour un temps à l’emprise inexorable de la réalité. Elles nous font conquérir des lieux que nous n’avons jamais visités, elles nous donnent la liberté d’inventer des contraires, de vivre des aventures inouïes, de distiller l’horreur, pourvu qu’elle soit sublimée par l’écriture…   
 
   Qu’on nous voie comme des voyous de la prose ou des amants secrets de Poésie, nous sommes des clandestins de l’écriture. Nos œuvres sont ignorées des salons mercantiles des éditeurs. Elles n’ont pas cours dans les prétoires élitistes des universités et elles ne dorment pas non plus dans les bibliothèques poussiéreuses de la grande société littéromane.
 
   Bien sûr, certains vous parleront du talent, du leur surtout. Pour que votre talent trouve sa voie, il vous faudra maîtriser la technique sans laquelle votre écriture deviendrait une manie sans saveur. Vous devrez améliorer votre orthographe, enrichir votre vocabulaire, connaître la grammaire, sa syntaxe et toutes les règles qui président à la justesse et à la beauté de l’écriture. Mais vous apprendrez, nous apprenons tous, chaque jour.

   Vous qui lisez et que la tentation de prendre la plume obsède régulièrement, que la vie vous apparaisse sous un ciel bleu ou que vous la perceviez au travers d’un voile lacrymal, méditez cette parole du vieux Sénèque que je n’ai jamais lu : « Ce n’est pas parce les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ».
 
   Alors, laissez aller votre main et pénétrez dans la douce solitude. Car, ne le nions pas, l’écriture est un acte solitaire, intime, narcissique diront certains, dans lequel nous découvrons le kaléidoscope de notre vie intérieure. Après seulement vient le don au lecteur, comme une apothéose. 

 
 
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