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Un procès sans bavure
 
   Il était une fois un homme qu'on accusait d'infanticide.
Il se nommait Bertrand Rochefort et débutait sa détention préventive lorsque Muriel lui rendit sa première visite en prison. La jeune avocate n’avait aucune envie d’assurer la défense d’un tueur d’enfant. Elle aurait préféré pour son premier grand dossier un cas de corruption ou de fraude fiscale, une affaire financière, ce genre de procès dont elle voulait faire sa spécialité. Maître Muller, son patron, lui avait rappelé fermement, que d’une part, en droit français un suspect est présumé innocent tant qu’on n’a pas prouvé sa culpabilité et que d’autre part, un avocat est choisi par son client et non l'inverse.
 
   Aussi, chaque semaine, Muriel s’entretenait avec Rochefort et rapportait les notes recueillies à son patron qui l'épaulerait jusqu'au procès.
Au début, horrifiée par les faits dont son client était accusé, elle pénétrait dans la prison avec une appréhension palpable, un malaise auquel les années d’études de droit ne préparent pas.

   Le comportement et les propos de Bertrand Rochefort la déconcertèrent souvent. Il possédait une personnalité à tiroirs d’une complexité que Muriel jugeait malsaine. Tantôt secret et glacial, tantôt affable et volubile, il ne laissait jamais rien deviner des raisons de ces fluctuations d’humeur. L'idée que se faisait la jeune avocate de la personnalité de son client reposait sur plus de non-dits que d'épanchements.   
 
 Muriel n’ignorait pas que les conseils de Maître Muller, aussi brillant avocat fût-il, ne suffiraient pas à lui faire gagner le procès. Elle savait aussi que de la sincérité de ses entretiens avec Rochefort dépendait la qualité de sa défense, et elle mit tout en œuvre pour gagner sa confiance.
Après quelques mois, les rencontres qu’elle redoutait lui furent moins pénibles. Le fait que Rochefort soit coupable ou innocent semblait ne plus la concerner. Elle assurerait sa défense sans état d'âme.

   À quelques semaines du procès, Muriel se surprit à s’impatienter de sa visite à Fresnes. Elle en fut troublée, mais justifia cela par le fait que de quasiment conflictuelle au début, sa relation avec Bertrand – elle avait bien pensé Bertrand –, avait désormais des allures de connivence, et qu’elle dépassait parfois, et de plus en plus fréquemment, le cadre de l’affaire qui les avait réunis.

Après un procès sans bavure comme on en vit rarement en assises, et une une plaidoirie remarquable de la jeune avocate qui suscita l’admiration de Maître Muller, le jury acquitta Bertrand Rochefort.
Quelques jours plus tard, libre cette fois, il rencontra Muriel ; puis ils se revirent une seconde fois la semaine suivante ; puis une troisième fois. Cela dura…
Puis ils se marièrent… et tuèrent beaucoup d’enfants.

 
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